36 exécutions depuis février : la répression iranienne atteint une échelle inédite depuis 1988

Ce mardi 28 juillet 2026, dans la ville d'Ispahan, les autorités iraniennes ont exécuté publiquement deux hommes, Amir Hossein Safari et Abolfazl Sepahi. Tous deux avaient été arrêtés en janvier lors des manifestations qui ont secoué le pays, puis condamnés à l'issue d'un procès de masse jugé grossièrement inéquitable par Amnesty International, portant sur la mort de quatre policiers lors des affrontements de la place Alikhani. Ce n'est ni le premier ni, selon toute vraisemblance, le dernier épisode d'une campagne d'exécutions qui se déroule presque entièrement dans l'ombre de la guerre qui oppose l'Iran aux États-Unis et à Israël.
Un chiffre qui ne cesse de grimper
Depuis le déclenchement des frappes américaines et israéliennes contre l'Iran, le 28 février 2026, les autorités iraniennes ont exécuté arbitrairement au moins 36 personnes condamnées à l'issue de procès à caractère politique, selon le dernier décompte publié par Amnesty International. Au moins 78 autres personnes, parmi lesquelles des manifestants, des dissidents et des personnes soupçonnées de liens, réels ou supposés, avec des groupes d'opposition interdits, se trouvent aujourd'hui sous le coup d'une condamnation à mort. Parmi elles, 41 ont été arrêtées directement en lien avec les manifestations de janvier 2026, et au moins cinq étaient mineures au moment des faits qui leur sont reprochés.
Ce chiffre global recouvre une réalité encore plus concentrée dans certaines régions : selon l'organisation Iran Human Rights, basée hors du pays, plus de 70 personnes arrêtées en lien avec les manifestations de janvier se trouveraient condamnées à mort dans la seule province d'Ispahan.
L'étincelle de janvier
Pour comprendre l'origine de cette vague répressive, il faut revenir au 8 janvier 2026, à Qom, où des manifestations éclatent après la mort d'un agent de sécurité lors d'affrontements avec des protestataires. Le mouvement se propage rapidement à d'autres villes du pays, dans un contexte de tensions économiques et politiques déjà vives. Les autorités répondent par une répression immédiate : selon Amnesty International, plusieurs milliers de personnes sont tuées par les agents du gouvernement iranien au cours de ces seules manifestations de janvier, et des milliers d'autres sont arrêtées pour dissidence pacifique ou simple participation aux rassemblements.
Le 26 mai 2026, après une coupure totale d'Internet ayant duré trois mois, la connexion est rétablie dans le pays. C'est à partir de ce moment qu'Amnesty International commence à documenter une accélération marquée du recours à la peine de mort en lien avec les événements de janvier — comme si le silence numérique imposé pendant la coupure avait permis aux autorités de faire avancer les procédures judiciaires à l'abri des regards extérieurs.
Des procès conçus pour aller vite, pas pour être justes
Les dossiers documentés par Amnesty International dessinent un mécanisme judiciaire répétitif et systématique. Saleh Mohammadi, âgé de 18 ans, a été condamné à mort par un tribunal pénal de Qom le 4 février 2026, moins de trois semaines après son arrestation survenue le 15 janvier, pour son rôle allégué dans la mort d'un agent de sécurité — une accusation qu'il a toujours niée. Le jugement, examiné par Amnesty International, montre qu'il avait rétracté ses aveux devant le tribunal, affirmant qu'ils avaient été obtenus sous la torture. Le tribunal a rejeté cette rétractation sans la moindre enquête. Une source informée rapporte qu'il présentait des fractures aux mains, conséquence des coups reçus en détention.
Mohammad Amin Biglari, 19 ans, a connu un parcours similaire : disparu de force pendant plusieurs semaines avant d'être transféré à la prison de Ghezel Hesar, privé d'accès à un avocat pendant l'instruction, puis représenté par un avocat commis d'office qui n'a pas défendu ses intérêts lors d'un procès expéditif reposant sur des aveux forcés. Lorsque sa famille a désigné un avocat indépendant, les autorités lui ont refusé l'accès au dossier, l'empêchant de préparer un appel devant la Cour suprême.
Amnesty International a également documenté un épisode particulièrement glaçant survenu fin mars 2026 : quatre hommes ont été exécutés en secret en l'espace de 24 heures, sans que leurs familles ou leurs avocats n'en soient informés à l'avance. Le lendemain, cinq autres jeunes manifestants ont été transférés de la prison de Ghezel Hesar vers un lieu tenu secret — un signe, selon l'organisation, qu'une nouvelle vague d'exécutions imminentes se préparait dans la plus totale opacité.
Une loi taillée pour criminaliser la dissidence
Un outil juridique nouveau est venu renforcer cet arsenal répressif : la loi sur l'aggravation des peines pour espionnage et collaboration avec le régime sioniste et les États hostiles, adoptée dans la foulée de la guerre de douze jours de juin 2026. Ce texte permet de qualifier de crimes passibles de la peine de mort des actes pourtant protégés par le droit international des droits humains, comme la participation pacifique à une manifestation ou le simple partage d'informations avec des organes de presse. Plusieurs des personnes actuellement poursuivies dans le cadre des événements de janvier le sont directement sur le fondement de cette loi.
Cinq d'entre eux étaient mineurs au moment des faits qui leur sont reprochés. Ils ont été jugés, condamnés et exécutés au rythme d'une guerre qui n'était pas la leur.
Ce glissement juridique n'a rien d'anodin : il permet à Téhéran de traiter une contestation politique intérieure comme un acte de guerre extérieure, brouillant délibérément la frontière entre dissidence civile et espionnage au bénéfice d'un ennemi étranger, à un moment où le pays est précisément engagé dans un conflit armé avec cet ennemi désigné.
1988 : l'ombre qui plane sur l'Iran depuis quatre décennies
Amnesty International elle-même établit le parallèle : la cadence actuelle des exécutions n'a, selon l'organisation, plus été atteinte depuis plus de quarante ans. Cette formule renvoie directement à l'un des épisodes les plus sombres de l'histoire de la République islamique : les exécutions de masse de l'été 1988, lorsque les autorités iraniennes, sur ordre direct du guide suprême de l'époque, l'ayatollah Khomeiny, ont fait exécuter secrètement plusieurs milliers de prisonniers politiques, pour l'essentiel des militants de gauche et des membres de l'organisation des Moudjahidines du peuple, dans les semaines suivant la fin de la guerre Iran-Irak. Les corps de nombreuses victimes n'ont jamais été rendus à leurs familles, enterrés dans des fosses communes dont l'emplacement exact reste, à ce jour, contesté ou inconnu.
Ce précédent de 1988 a longtemps été considéré comme un point culminant indépassable de la répression politique en République islamique, un épisode que le régime lui-même n'a jamais officiellement reconnu ni jugé. Que des organisations de défense des droits humains évoquent aujourd'hui un rythme comparable, près de quarante ans plus tard, donne la mesure de la gravité de la situation actuelle — même si le contexte diffère sur un point important : ces exécutions se déroulent cette fois sous les yeux, au moins partiels, de la communauté internationale, grâce à des organisations comme Amnesty International qui documentent les cas individuellement, nom par nom.
Une répression qui profite du bruit de la guerre
Le moment choisi pour cette accélération répressive n'a rien d'un hasard. Depuis le 28 février 2026, l'attention du monde entier se concentre presque exclusivement sur le conflit armé entre l'Iran, les États-Unis et Israël : les frappes sur les sites nucléaires, la fermeture du détroit d'Ormuz, l'envolée des prix du pétrole, les tractations diplomatiques à Washington. Dans ce vacarme géopolitique, la répression intérieure iranienne peine à percer l'actualité internationale, alors même que des responsables iraniens de haut rang ont explicitement appelé à des poursuites accélérées et à des peines sévères contre plus de 6 000 personnes depuis le début de la guerre.
Ce mécanisme n'est pas propre à l'Iran : de nombreux régimes autoritaires ont, par le passé, profité d'un contexte de guerre extérieure ou de crise internationale pour intensifier, dans une relative discrétion médiatique, la répression de leur propre opposition intérieure. La différence, avec l'Iran de 2026, tient à l'ampleur du chiffre et à la rapidité de la bascule : à peine cinq mois séparent le début de la guerre extérieure de la mise en place d'un appareil judiciaire d'exception entièrement tourné vers l'élimination physique des voix dissidentes.
Ce que la communauté internationale peut, ou ne peut pas, faire
Amnesty International appelle les États du monde entier à exercer une pression coordonnée sur les autorités iraniennes pour obtenir l'arrêt immédiat de toutes les exécutions et l'instauration d'un moratoire en vue de l'abolition de la peine de mort. Dans les faits, la marge de manœuvre de la communauté internationale reste extrêmement limitée : l'Iran, déjà engagé dans un conflit armé ouvert avec les États-Unis et Israël, se trouve dans une position où les leviers diplomatiques classiques, sanctions économiques, condamnations officielles, pressions multilatérales, ont déjà été largement épuisés par des années de tensions successives.
Reste la documentation elle-même, minutieuse et nominative, que des organisations comme Amnesty International continuent de produire, cas par cas, nom par nom, âge par âge — un travail qui ne suffit pas, à lui seul, à arrêter une exécution programmée, mais qui garantit qu'aucun de ces noms ne disparaisse complètement dans le silence, même si le monde entier a, pour l'instant, le regard tourné ailleurs.
Deux guerres, un seul pouvoir
Sur l'échiquier mondial, l'Iran de l'été 2026 mène simultanément deux guerres aux logiques diamétralement opposées, mais étroitement liées. La première, contre les États-Unis et Israël, est visible, filmée, commentée en direct, mesurée en barils de pétrole et en missiles interceptés. La seconde, contre sa propre population, se déroule dans des tribunaux expéditifs, des prisons dont l'emplacement change sans préavis, et des exécutions parfois menées en secret, en l'espace de vingt-quatre heures, sans que les familles concernées en soient informées à temps.
Ces deux guerres ne sont pas indépendantes l'une de l'autre. La seconde se nourrit du vacarme de la première : plus l'attention mondiale se concentre sur le front extérieur, plus le régime dispose de latitude pour accélérer, dans l'ombre, l'élimination judiciaire de ceux qui, en janvier 2026, avaient simplement osé descendre dans la rue. Reste à savoir combien de noms viendront encore s'ajouter à cette liste avant que le monde ne détourne enfin son regard de la guerre extérieure, ne serait-ce qu'un instant, vers celle que Téhéran mène contre son propre peuple.
À propos de l'auteur
NELS W.
Fondateur de L'Échiquier Mondial. Ingénieur de formation, passionné de géopolitique et d'histoire des relations internationales, dédié à décrypter l'actualité mondiale à travers ses précédents historiques.
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