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Burkina Faso : Traoré, l'homme que la France n'a pas réussi à faire tomber

NELS W.5 août 202610 min de lecture
Burkina Faso : Traoré, l'homme que la France n'a pas réussi à faire tomber

Ce mercredi 5 août, le Burkina Faso célèbre les soixante-six ans de son indépendance. Dans son message à la Nation, le capitaine Ibrahim Traoré n'a pas choisi la langue de bois. Les aspirations nées en 1960, a-t-il affirmé, ont été compromises par des « manœuvres persistantes de domination et de prédation » visant les richesses du pays. Selon lui, le Burkina Faso reste engagé dans une véritable « guerre de libération » de son territoire, avec pour horizon une « souveraineté totale » sur les plans politique, économique et sécuritaire.

Des mots forts, mais qui ne surprennent plus personne à Ouagadougou. Depuis son arrivée au pouvoir en septembre 2022, le jeune capitaine de trente-sept ans a fait de la rupture avec Paris le pilier central de son discours et de son action. Une rupture qui, si l'on en croit les événements de ces derniers mois, aurait un prix.

La nuit du 3 janvier

Samedi 3 janvier 2026, 23 heures. Selon le gouvernement burkinabè, une opération de déstabilisation devait démarrer dans les rues de Ouagadougou. Le plan, détaillé publiquement par le ministre de la Sécurité Mahamadou Sana : une série d'assassinats ciblés visant des autorités civiles et militaires, en commençant par « la neutralisation du camarade capitaine Ibrahim Traoré », soit à bout portant, soit en piégeant son domicile. Devait suivre la mise hors service de la base de drones du pays, puis une intervention militaire terrestre par des forces extérieures.

L'opération a été déjouée. Plusieurs militaires ont été interpellés. Selon les autorités burkinabè, le cerveau présumé du complot serait l'ex-lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, président de la transition renversé par Traoré lui-même en 2022, aujourd'hui réfugié au Togo, et dont le financement proviendrait de Côte d'Ivoire.

C'est la version officielle de Ouagadougou. Elle a suffi à mobiliser la rue : dans la nuit du complot déjoué, des partisans du régime ont envahi spontanément le Rond-Point de la Nation pour faire barrage. Depuis, la « veille citoyenne » burkinabè multiplie les conférences de presse pour réaffirmer son soutien au président et exiger l'extradition de Damiba.

L'accusation qui vient de Moscou

Un mois plus tard, une seconde version de l'histoire a commencé à circuler, cette fois beaucoup plus explosive. Début février, le Service de renseignement extérieur de la Fédération de Russie (SVR) a affirmé, via l'agence Sputnik, que la tentative de déstabilisation du 3 janvier aurait bénéficié d'un soutien extérieur français, et que les auteurs de l'opération avaient pour mission d'éliminer physiquement Ibrahim Traoré, « figure clé de la lutte contre le néocolonialisme ». Selon cette même source, Emmanuel Macron aurait personnellement autorisé ses services de renseignement à mettre en œuvre un plan visant à neutraliser plusieurs dirigeants africains jugés « indésirables », avec pour objectif de rétablir à Ouagadougou un pouvoir favorable à Paris.

Il faut le dire clairement : cette accusation n'a, à ce jour, jamais été confirmée par une source indépendante. Elle émane des services de renseignement russes, un acteur qui a lui-même un intérêt stratégique évident à alimenter la défiance entre le Sahel et la France, dans un contexte où Moscou a considérablement étendu son influence militaire et diplomatique dans la région ces dernières années. Paris n'a, de son côté, jamais reconnu une quelconque implication, et le gouvernement burkinabè lui-même a publiquement désigné Damiba, et non la France, comme le commanditaire de l'opération de janvier.

Qu'une tentative d'assassinat ait eu lieu ou non, l'épisode du 3 janvier a renforcé Traoré plus qu'il ne l'a affaibli.

Pourquoi l'accusation trouve un tel écho

Reste une question qui dépasse la seule véracité de l'accusation russe : pourquoi trouve-t-elle un tel écho au Burkina Faso et bien au-delà, jusque dans les colonnes de la presse ivoirienne, malienne ou nigérienne ? La réponse tient moins à la crédibilité de la source qu'à l'histoire récente.

En moins de trois ans, la France a été expulsée militairement du Mali, du Niger et du Burkina Faso, trois pays qui formaient jusqu'alors le socle de son dispositif sécuritaire au Sahel. Chacun de ces départs s'est accompagné d'accusations réciproques, de ruptures d'accords militaires et d'une défiance grandissante des opinions publiques envers l'ancienne puissance coloniale. Traoré lui-même a déjà accusé la Côte d'Ivoire d'héberger « la base arrière des ennemis du Burkina », un pays qui reste, lui, un partenaire stratégique majeur de Paris dans la région.

Dans ce climat, l'idée que la France chercherait à reprendre par des moyens détournés ce qu'elle a perdu politiquement ne relève plus, pour une large partie de l'opinion sahélienne, de la théorie du complot, mais d'une continuité logique. Que l'accusation vienne de Moscou n'y change rien : elle confirme un soupçon déjà largement installé.

Un capitaine devenu symbole

Ibrahim Traoré, de son côté, a construit son image sur cette confrontation permanente. Invité l'an dernier au défilé de Moscou pour le quatre-vingtième anniversaire de la Victoire, multipliant les partenariats avec la Russie dans le cadre de l'Alliance des États du Sahel, il est devenu pour une partie de la jeunesse africaine francophone une figure de référence, régulièrement comparée à Thomas Sankara, dont il partage l'âge d'accession au pouvoir et la rhétorique souverainiste.

C'est précisément ce qui rend, aux yeux de Paris, ce dossier si sensible. Un capitaine de trente-sept ans, sans appareil diplomatique comparable à celui d'un État établi, est devenu l'un des symboles les plus puissants du rejet de la Françafrique sur le continent. Qu'une tentative d'assassinat ait eu lieu ou non, et quel qu'en soit le commanditaire réel, l'épisode du 3 janvier a, dans les faits, renforcé Traoré plus qu'il ne l'a affaibli.

Sur l'échiquier mondial, les coïncidences n'existent pas.

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À propos de l'auteur

NELS W.

Fondateur de L'Échiquier Mondial. Ingénieur de formation, passionné de géopolitique et d'histoire des relations internationales, dédié à décrypter l'actualité mondiale à travers ses précédents historiques.

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