Guerres secrètes en Ukraine : 2024-2026 répète-t-il l'Espagne de 1936 ?

Il existe deux guerres en Ukraine. La première est celle que les caméras montrent : les tranchées du Donbass, les frappes de missiles sur les infrastructures civiles, les colonnes de chars et les villes en ruines. Cette guerre-là est documentée, comptabilisée, débattue dans les parlements et les studios de télévision du monde entier.
La seconde guerre est moins visible. C'est la guerre des drones furtifs qui s'infiltrent profondément en territoire russe. C'est la guerre des opérations de sabotage contre les infrastructures logistiques de Moscou. C'est la guerre du renseignement électronique, des cyberattaques contre les systèmes de commandement russes, des réseaux d'agents opérant de part et d'autre des lignes de front. C'est la guerre que les gouvernements reconnaissent rarement, que les diplomates démentent systématiquement, et que les historiens ne documenteront pleinement que dans plusieurs décennies.
Cette guerre secrète n'est pas une nouveauté dans l'histoire. Elle a un précédent direct, brutal et instructif : la guerre d'Espagne de 1936 à 1939, premier grand théâtre de guerre par procuration du XXe siècle, où les grandes puissances mondiales se sont affrontées à travers des combattants interposés pendant que leurs diplomates se juraient mutuellement de respecter la non-intervention.
1936 : l'Espagne comme laboratoire de guerre secrète
Le 17 juillet 1936, une partie de l'armée espagnole se soulève contre le gouvernement républicain légalement élu. Ce qui aurait pu rester une guerre civile espagnole devient rapidement, en quelques semaines, le premier conflit internationalisé de l'ère moderne, et le modèle de toutes les guerres secrètes qui suivront.
L'Allemagne nazie et l'Italie fasciste interviennent immédiatement aux côtés des nationalistes du général Franco. Hitler envoie la Légion Condor, une unité d'élite de la Luftwaffe, officiellement présentée comme des volontaires. En réalité, il s'agit d'un déploiement militaire organisé et financé par l'État allemand, dont l'objectif est double : soutenir Franco idéologiquement, et tester en conditions réelles les nouvelles doctrines de guerre aérienne développées par la Wehrmacht. Le bombardement de Guernica, le 26 avril 1937, n'est pas un accident de guerre. C'est une expérience militaire délibérée sur l'effet des bombardements en tapis sur une population civile.
L'Union soviétique intervient de son côté en soutien à la République. Staline envoie des conseillers militaires, des chars T-26, des avions Polikarpov, et surtout des agents du NKVD chargés de contrôler politiquement le mouvement républicain de l'intérieur. Cette intervention soviétique, comme l'intervention allemande, est officiellement niée. Les deux grandes puissances ont signé le Comité de non-intervention de Londres, créé spécifiquement pour empêcher l'internationalisation du conflit. Les deux le violent systématiquement tout en maintenant leurs représentants au comité.
La Grande-Bretagne et la France, elles, maintiennent une neutralité réelle mais moralement et stratégiquement couteuse. Elles regardent l'Espagne devenir le laboratoire de guerre de leurs futurs adversaires, refusant d'intervenir par peur d'escalade. Cette prudence, qui semblait sage en 1936, se révèle catastrophique en 1939 quand la Wehrmacht, aguerrie par l'expérience espagnole, envahit la Pologne.
Le modèle de la guerre par procuration : ce que 1936 a inventé
La guerre d'Espagne a établi le modèle de la guerre secrète moderne sur plusieurs dimensions que l'on retrouve aujourd'hui en Ukraine avec une précision troublante.
Le premier élément est le déni plausible. En 1936, Berlin et Moscou maintiennent mordicus qu'ils n'interviennent pas militairement en Espagne, même quand les preuves s'accumulent. Aujourd'hui, plusieurs gouvernements occidentaux maintiennent des formulations diplomatiques soigneusement calibrées sur leur niveau d'implication en Ukraine, évitant de reconnaître certaines opérations qui pourraient être interprétées comme une participation directe au conflit.
Le deuxième élément est le transfert de technologie sous couverture. La Légion Condor était aussi une opération d'exportation technologique : l'Allemagne testait ses derniers avions, ses derniers chars, ses dernières doctrines tactiques dans des conditions de combat réel. Aujourd'hui, l'Ukraine est un laboratoire analogue pour les systèmes d'armes occidentaux. Les drones de longue portée, les systèmes de défense antimissile, les munitions à guidage de précision sont tous testés, évalués et améliorés en conditions réelles de combat dans le Donbass et au-delà.
Le troisième élément est la guerre du renseignement parallèle. En Espagne, les agents soviétiques du NKVD et les agents allemands de l'Abwehr menaient des opérations de renseignement, de contre-espionnage et d'élimination d'adversaires en territoire espagnol, simultanément à la guerre conventionnelle. En Ukraine, la dimension renseignement du conflit est probablement aussi intense que la dimension militaire conventionnelle, même si elle reste par définition moins documentée.
Les guerres secrètes de 2024-2026 : ce que l'on sait
En chiffres : en Espagne, personne en 1936 ne voulait la Seconde Guerre mondiale. Tout le monde la préparait.
Depuis 2024, plusieurs éléments permettent de documenter la dimension secrète de la guerre en Ukraine, même si leur confirmation officielle reste partielle.
Les frappes en profondeur du territoire russe constituent l'élément le plus visible de cette guerre secrète. Des infrastructures pétrolières, des dépôts de munitions, des bases aériennes et des installations logistiques situées bien au-delà de la ligne de front ont été touchés par des drones et des missiles dont les capacités techniques dépassent ce que l'Ukraine pouvait produire seule. Ces frappes impliquent un niveau de renseignement sur les cibles, de planification opérationnelle et de soutien technique qui dépasse les capacités documentées des forces armées ukrainiennes en début de conflit.
Les opérations de sabotage contre les infrastructures critiques russes représentent un deuxième niveau de guerre secrète. Des explosions sur des voies ferrées stratégiques, des incendies dans des installations industrielles liées à la production militaire, des défaillances inexpliquées dans des systèmes de communication russes ont été régulièrement documentés par des sources indépendantes depuis 2022.
La guerre cyber constitue probablement la dimension la plus extensive et la moins documentée du conflit. Les systèmes informatiques militaires, les infrastructures civiles, les médias, les réseaux financiers de part et d'autre ont été ciblés de manière continue depuis le début du conflit. Les attributions restent difficiles à établir avec certitude, mais l'échelle des opérations implique des ressources et des capacités qui dépassent largement ce que les parties déclarent officiellement.
La leçon de 1939 : le prix de la guerre par procuration
La guerre d'Espagne s'est terminée en avril 1939 par la victoire de Franco. Cinq mois plus tard, la Seconde Guerre mondiale commençait. Le lien entre les deux n'est pas une coïncidence.
La guerre d'Espagne avait permis à l'Allemagne d'aguerrir ses forces, de perfectionner ses doctrines, et surtout de tester les limites de la volonté de résistance des démocraties occidentales. Chaque fois que Britain et la France avaient reculé devant une provocation allemande en Espagne, Hitler avait tiré une conclusion sur ce qu'il pourrait faire impunément en Europe. La politique de non-intervention n'avait pas préservé la paix. Elle avait convaincu l'agresseur que la paix était à sa portée à n'importe quel prix.
La question que pose la guerre en Ukraine en 2026 est analogue. Les guerres secrètes qui se déroulent en parallèle du conflit conventionnel ne sont pas une alternative à l'escalade. Elles peuvent en être le prélude. Chaque opération qui franchit une ligne rouge non déclarée, chaque frappe qui touche un objectif précédemment considéré comme hors limites, repousse imperceptiblement les frontières de ce qui est acceptable dans le conflit.
Comme en 1936, la question n'est pas de savoir si les guerres secrètes sont moralement justifiables ou stratégiquement efficaces. La question est de savoir où elles mènent. En Espagne, elles ont mené à une guerre mondiale. En Ukraine, personne ne peut encore répondre à cette question avec certitude.
Conclusion : l'histoire comme avertissement
La comparaison entre la guerre d'Espagne et la guerre en Ukraine n'est pas une prédiction. L'histoire ne se répète pas mécaniquement, et les contextes nucléaire, économique et diplomatique de 2026 sont suffisamment différents de ceux de 1936 pour que les analogies aient leurs limites.
Mais l'histoire de 1936 offre un avertissement que les décideurs d'aujourd'hui auraient tort d'ignorer. Les guerres secrètes créent leurs propres dynamiques d'escalade. Les dénis plausibles deviennent de moins en moins plausibles à mesure que les opérations s'intensifient. Et les grandes puissances qui pensent contrôler une guerre par procuration découvrent parfois, trop tard, que c'est la guerre qui les contrôle.
Ce qui précède n'est pas une conclusion mais un état des lieux à un instant donné — l'histoire, ici, s'écrit encore.
À propos de l'auteur
NELS W.
Fondateur de L'Échiquier Mondial. Ingénieur de formation, passionné de géopolitique et d'histoire des relations internationales, dédié à décrypter l'actualité mondiale à travers ses précédents historiques.
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