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Trump trahit-il l'Europe ? 2026 répète-t-il l'isolationnisme américain de 1937 ?

NELS W.2 juin 202610 min de lecture
Trump trahit-il l'Europe ? 2026 répète-t-il l'isolationnisme américain de 1937 ?

Le 10 février 2024, lors d'un meeting de campagne en Caroline du Sud, Donald Trump raconte une anecdote. Un chef d'État européen lui aurait demandé si les États-Unis défendraient son pays en cas d'attaque russe, même si ce pays ne payait pas suffisamment pour sa défense au sein de l'OTAN. La réponse de Trump : non. Et il encouragerait même la Russie à faire 'ce qu'elle veut' avec ce pays.

La déclaration provoque un tollé dans les capitales européennes. Les dirigeants occidentaux parlent d''irresponsabilité', de 'choc', d''incompréhension'. Mais derrière la stupéfaction diplomatique se cache une réalité géopolitique que l'Europe ne voulait pas affronter depuis des décennies : sa sécurité a toujours reposé sur une promesse américaine. Et les promesses, en politique étrangère, ne valent que ce que vaut celui qui les fait.

Pour comprendre ce moment historique, il faut remonter à une période que peu d'Européens connaissent bien, mais que tous les stratèges américains étudient encore : les années 1930, quand l'Amérique a choisi l'isolationnisme pendant que l'Europe brûlait.

Entre 1935 et 1937, le Congrès américain adopte une série de lois connues sous le nom de Neutrality Acts, les Lois de Neutralité. Ces textes interdisent aux États-Unis de vendre des armes à des nations en guerre, de prêter de l'argent aux belligérants, et restreignent sévèrement les voyages des citoyens américains dans les zones de conflit.

Ces lois sont le produit d'une doctrine politique puissante : l'isolationnisme américain. Après les horreurs de la Première Guerre mondiale, une large majorité d'Américains est convaincue que les guerres européennes ne concernent pas les États-Unis, que l'Atlantique est une protection suffisante, et que l'engagement dans les affaires européennes ne peut que coûter des vies américaines sans aucun bénéfice pour le peuple américain.

Le mouvement America First, dont le nom vous semblera peut-être familier, est à son apogée. Son figure de proue, Charles Lindbergh, le célèbre aviateur, parcourt le pays pour convaincre ses compatriotes que l'Europe doit régler ses propres problèmes. Il compte des millions de partisans. Il organise des meetings géants. Il accuse les 'interventionnistes', notamment les Britanniques et les Juifs, de vouloir entraîner l'Amérique dans une guerre qui n'est pas la sienne.

Pendant ce temps, Hitler remilitarise la Rhénanie en 1936, annexe l'Autriche en 1938, démembre la Tchécoslovaquie en 1938-1939, envahit la Pologne en septembre 1939. À chaque étape, l'Amérique reste en retrait. À chaque étape, les dirigeants européens espèrent que Washington finira par réagir. À chaque étape, Washington ne réagit pas.

L'épisode le plus instructif de cette période est la Conférence de Munich de septembre 1938. Face aux exigences d'Hitler sur les Sudètes, la région germanophone de Tchécoslovaquie, le Premier ministre britannique Neville Chamberlain et son homologue français Édouard Daladier cèdent. Ils sacrifient la Tchécoslovaquie pour acheter la paix.

Chamberlain rentre à Londres brandissant un accord signé par Hitler. Il prononce sa phrase tristement célèbre : 'Peace for our time', la paix pour notre époque. Six mois plus tard, Hitler envahit le reste de la Tchécoslovaquie. Un an plus tard, il attaquait la Pologne. Et le monde entrait dans la guerre la plus meurtrière de l'histoire humaine.

Pourquoi Chamberlain et Daladier ont-ils capitulé à Munich ? En partie par épuisement, en partie par peur d'une guerre qu'ils n'étaient pas préparés à mener. Mais aussi, de manière décisive, parce qu'ils savaient qu'ils ne pouvaient pas compter sur Washington. L'Amérique isolationniste de 1938 n'aurait pas bougé pour défendre la Tchécoslovaquie, ni même pour défendre la France si elle avait choisi d'affronter Hitler seule.

L'absence du soutien américain a directement contribué à la capitulation de Munich. Et Munich a directement contribué à la Seconde Guerre mondiale.

Il existe un contre-exemple lumineux dans cette histoire sombre : Franklin D. Roosevelt. Dès 1937, Roosevelt comprend que l'isolationnisme est une illusion dangereuse et que si l'Amérique attend que la guerre vienne à elle, il sera trop tard pour agir efficacement.

Mais Roosevelt gouverne une démocratie. Et sa démocratie ne veut pas la guerre. Il doit contourner l'opinion publique, éduquer progressivement ses compatriotes, et trouver des moyens légaux de soutenir la Grande-Bretagne sans déclencher l'application des Neutrality Acts.

En mars 1941, il fait adopter le Lend-Lease Act, la loi Prêt-Bail, qui permet aux États-Unis de prêter ou louer des armes et du matériel militaire aux nations dont la défense est jugée vitale pour la sécurité américaine. C'est un tournant décisif. La Grande-Bretagne, qui était au bord de l'effondrement, reçoit les ressources nécessaires pour tenir.

L'Europe doit décider si elle attend que Pearl Harbor force Washington à changer d'avis, ou si elle prend enfin son destin en main.

Mais il faudra l'attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, pour que les États-Unis entrent officiellement dans la guerre. Combien de millions de vies auraient pu être sauvées si l'Amérique avait abandonné son isolationnisme deux ou trois ans plus tôt ? C'est une question que les historiens débattent encore.

Le parallèle entre les années 1930 et la situation actuelle n'est pas parfait, il ne l'est jamais. Mais il est instructif à plusieurs niveaux.

Comme dans les années 1930, les États-Unis traversent une période de repli sur soi, alimentée par un sentiment que les guerres et les problèmes des autres nations ne devraient pas coûter des vies et de l'argent américains. Comme dans les années 1930, ce sentiment trouve un écho puissant dans des couches de la population qui ont été économiquement fragilisées par des décennies de mondialisation et qui cherchent dans l'isolationnisme une réponse simple à des problèmes complexes.

La différence fondamentale est que Trump n'est pas Lindbergh. Il n'est pas un citoyen qui fait campagne contre l'engagement américain, il est le président des États-Unis, le commandant en chef de la première puissance militaire mondiale. Et quand un président américain dit qu'il ne défendrait pas les alliés de l'OTAN qui ne paient pas assez, cette déclaration ne reste pas sans conséquences.

Elle a déjà produit ses effets. L'Allemagne, qui avait maintenu son budget de défense bien en dessous des 2% du PIB pendant des décennies, a annoncé en 2022 un réarmement massif, ce que les Allemands ont appelé la Zeitenwende, le tournant historique. La Pologne consacre désormais plus de 4% de son PIB à la défense, un niveau sans équivalent en Europe. Les pays baltes renforcent leurs fortifications à marches forcées.

Il existe une ironie profonde dans la situation actuelle que peu d'analystes ont voulu souligner clairement. En menaçant de retirer le parapluie américain, Trump a peut-être accompli ce que des décennies d'appels à l'autonomie stratégique européenne n'avaient pas réussi à faire : forcer l'Europe à prendre sa défense au sérieux.

L'Europe post-1945 a été construite sur une dépendance consentie. La protection américaine permettait aux pays européens de consacrer leurs ressources à l'État-providence, à la reconstruction économique, à l'intégration politique, plutôt qu'aux dépenses militaires. C'était un choix rationnel dans le contexte de la Guerre froide. Mais il a créé une atrophie stratégique profonde, une incapacité à penser la sécurité européenne sans les États-Unis.

Si la menace trumpienne pousse l'Europe à surmonter cette atrophie, à développer enfin une capacité de défense autonome crédible, à construire une identité stratégique qui ne dépende pas de la volonté politique d'un seul homme à Washington, alors Trump aura involontairement rendu un service historique au continent qu'il prétend abandonner.

C'est ce que l'historien américain Robert Kagan appelle le paradoxe de la puissance : parfois, c'est la menace de retirer la protection qui force les protégés à devenir adultes.

La leçon fondamentale des années 1930 et de 2026 est la même : en politique internationale, aucune garantie de sécurité n'est absolue. Les alliances durent tant qu'elles servent les intérêts de leurs membres. Quand ces intérêts divergent, ou quand un dirigeant décide qu'ils divergent, les garanties s'évaporent.

L'Europe l'a appris à ses dépens en 1938 à Munich. Elle risque de le réapprendre en 2026 si elle n'accélère pas sa transformation stratégique. La différence entre 1938 et aujourd'hui, c'est que l'Europe dispose de ressources économiques et technologiques sans commune mesure avec celles de l'époque. Elle a les moyens de sa défense. Il lui manque la volonté politique de les mobiliser.

Cette volonté est en train de se construire, lentement, douloureusement, sous la pression combinée de la guerre en Ukraine et des déclarations de Trump. L'histoire dira si elle est venue assez tôt.

Ce qui est certain, c'est que l'Amérique de Trump n'est pas une anomalie sans précédent. C'est le retour d'une tentation profonde de la politique américaine, aussi vieille que la République elle-même. Et comme dans les années 1930, c'est l'Europe qui doit décider si elle attend que Pearl Harbor force Washington à changer d'avis, ou si elle prend enfin son destin en main.

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À propos de l'auteur

NELS W.

Fondateur de L'Échiquier Mondial. Ingénieur de formation, passionné de géopolitique et d'histoire des relations internationales, dédié à décrypter l'actualité mondiale à travers ses précédents historiques.

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