Israël-Gaza : ce que l'histoire nous dit vraiment

Il existe peu de conflits dans le monde contemporain qui provoquent autant de passion, autant de certitudes absolues et autant d'incapacité au dialogue que le conflit israélo-palestinien. Sur les réseaux sociaux, dans les universités, dans les parlements, la guerre à Gaza a fracturé les sociétés occidentales avec une brutalité rarement observée. D'un côté, ceux qui voient en Israël un État génocidaire pratiquant une punition collective. De l'autre, ceux qui voient dans toute critique d'Israël un antisémitisme déguisé.
Ces deux positions ont en commun une chose : elles rendent la paix impossible. Car la paix, dans tout conflit historique, commence par la capacité à voir la réalité de l'autre, non pas pour l'approuver, mais pour la comprendre.
Ce que l'histoire nous dit sur le conflit israélo-palestinien est à la fois plus complexe et plus instructif que ce que les partisans des deux camps veulent bien admettre. Et l'exemple le plus révélateur ne vient pas du Moyen-Orient. Il vient d'une petite île pluvieuse au nord-ouest de l'Europe : l'Irlande du Nord.
Les faits bruts : ce que personne ne peut nier
Avant l'histoire, les faits. Parce que dans ce conflit, même les faits sont devenus contestés.
Le 7 octobre 2023, le Hamas lance depuis Gaza l'attaque terroriste la plus meurtrière contre des civils israéliens depuis la création de l'État d'Israël. En une journée, 1 200 personnes sont massacrées, hommes, femmes, enfants, personnes âgées. Environ 250 autres sont prises en otage et emmenées à Gaza. Les images et les témoignages sont documentés, vérifiés, incontestables.
La riposte israélienne à Gaza a été d'une ampleur dévastatrice. Selon les données des autorités sanitaires de Gaza, plus de 35 000 personnes ont été tuées dans l'offensive israélienne d'octobre 2023 à juin 2026, dont une majorité de civils et parmi eux plus de 15 000 enfants. Une grande partie des infrastructures de Gaza, hôpitaux, écoles, immeubles résidentiels, ont été détruites. Selon les organisations humanitaires présentes sur le terrain, une famine s'est installée dans des parties significatives du territoire.
Ces deux séries de faits sont vraies simultanément. Quiconque n'accepte qu'une partie de cette réalité ne comprend pas ce conflit.
Les racines : un conflit centenaire
Pour comprendre octobre 2023, il faut remonter à novembre 1917. Ce mois-là, Arthur James Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères, adresse une lettre au baron Walter Rothschild, leader de la communauté juive britannique. Cette lettre, connue sous le nom de Déclaration Balfour, exprime le soutien du gouvernement britannique à l'établissement d'un foyer national pour le peuple juif en Palestine.
Le problème : la Palestine n'est pas un territoire vide. Elle est habitée depuis des siècles par une population arabe palestinienne. Et les Britanniques, qui contrôlent la région après la Première Guerre mondiale, ont fait des promesses contradictoires aux Arabes et aux Juifs, les premiers croyant avoir reçu la promesse d'un État arabe indépendant incluant la Palestine, les seconds croyant avoir reçu la promesse d'un foyer national juif dans ce même territoire.
De ces promesses contradictoires est né un conflit qui n'a jamais cessé. La partition proposée par l'ONU en 1947, la première guerre israélo-arabe de 1948, la Nakba palestinienne, l'exode forcé de 700 000 Palestiniens, les guerres de 1967 et 1973, l'occupation de la Cisjordanie et de Gaza, les Intifadas, les accords d'Oslo, leur échec, l'élection du Hamas, le blocus de Gaza : chaque événement s'est inscrit dans une chaîne causale sans fin, où chaque violence engendre une réponse violente qui engendre à son tour une nouvelle violence.
L'Irlande du Nord : le miroir du possible
C'est ici qu'intervient la leçon irlandaise. Le conflit nord-irlandais, connu sous le nom des Troubles, a duré de 1968 à 1998. Trente ans de violence entre unionistes protestants qui voulaient rester dans le Royaume-Uni, républicains catholiques qui voulaient rejoindre la République d'Irlande, et forces de sécurité britanniques. Plus de 3 500 morts. Des attentats à la bombe dans les villes britanniques. Des assassinats ciblés. Une haine interethnique transmise de génération en génération.
En 1998, l'Accord du Vendredi Saint met fin au conflit. Pas parce que l'une des parties a gagné militairement. Pas parce que les questions fondamentales ont été définitivement résolues, le statut de l'Irlande du Nord reste techniquement en suspens. Mais parce que suffisamment de personnes des deux côtés ont décidé que la violence avait atteint ses limites et que la coexistence valait mieux que la guerre permanente.
Qu'est-ce qui a rendu cet accord possible ? Les historiens identifient plusieurs facteurs convergents. L'épuisement des deux camps après trois décennies de violence sans victoire décisive. L'émergence de leaders suffisamment courageux pour faire des concessions politiquement coûteuses dans leurs propres camps. La médiation internationale, notamment américaine, avec le rôle crucial de l'envoyé George Mitchell. Et surtout, la décision du mouvement républicain irlandais, l'IRA, de renoncer à la violence armée comme stratégie politique.
En chiffres : la paix, dans tout conflit historique, commence par la capacité à voir la réalité de l'autre — non pas pour l'approuver, mais pour la comprendre.
Ce que l'Irlande du Nord dit sur Gaza
Le parallèle avec la situation israélo-palestinienne est instructif à plusieurs niveaux.
Premièrement, les conflits identitaires profonds ne se résolvent pas militairement. Israël a mené plusieurs guerres décisives contre ses voisins et contre les organisations palestiniennes. Il a remporté des victoires militaires significatives. Aucune n'a résolu la question palestinienne. Le Hamas a été frappé à plusieurs reprises, décapité, rebuilté. Il est toujours là. La violence engendre la résistance qui engendre la violence. L'Irlande du Nord a appris cette leçon après trente ans. La question est de savoir combien de décennies supplémentaires le conflit israélo-palestinien doit encore durer avant que les mêmes conclusions s'imposent.
Deuxièmement, la paix requiert des interlocuteurs que l'on n'aime pas. En 1998, le gouvernement britannique a négocié avec des hommes qui avaient ordonné des attentats qui avaient tué des civils britanniques. Ce choix était moralement difficile. Il était politiquement courageux. Et il a produit la paix. Israël et ses alliés occidentaux refusent catégoriquement de négocier avec le Hamas. On peut comprendre les raisons morales de ce refus. Mais l'histoire suggère que la paix est rarement signée avec ceux que l'on aime.
Troisièmement, les populations civiles des deux côtés ont besoin d'une perspective d'avenir. Les Troubles en Irlande du Nord ont duré tant qu'une partie significative de la population catholique n'avait pas d'alternative crédible à la résistance armée, parce qu'elle était économiquement marginalisée, politiquement exclue, culturellement niée. Quand la perspective d'une représentation politique réelle s'est ouverte, la base sociale du militantisme s'est progressivement réduite. Gaza, avec son chômage dépassant 50%, son blocus économique, ses deux millions d'habitants entassés dans un des territoires les plus densément peuplés du monde, est un vivier permanent de désespoir qui alimente le recrutement des organisations armées.
Les obstacles spécifiques à la paix israélo-palestinienne
Il serait cependant naïf de présenter l'Accord du Vendredi Saint comme un modèle directement transposable. Le conflit israélo-palestinien présente des obstacles spécifiques que le conflit irlandais ne connaissait pas.
La dimension religieuse est infiniment plus complexe. Jérusalem est sacrée pour le judaïsme, l'islam et le christianisme. Les questions de souveraineté sur les lieux saints transcendent la politique et touchent à l'identité fondamentale de centaines de millions de croyants à travers le monde.
La dispersion géographique du peuple palestinien, Gaza, Cisjordanie, diaspora au Liban, en Jordanie, dans le monde entier, rend extraordinairement difficile l'identification d'une autorité palestinienne qui parle au nom de tous. L'OLP, le Fatah, le Hamas, le Jihad islamique se disputent la représentation d'un peuple fragmenté par des décennies d'exil et de division politique.
Et la situation sur le terrain en 2026 est profondément dégradée. La colonisation de la Cisjordanie par des civils israéliens, encouragée par plusieurs gouvernements successifs, a rendu la solution à deux États, un État israélien et un État palestinien vivant côte à côte, de plus en plus difficile à mettre en œuvre sur le plan pratique. Certains observateurs estiment qu'elle est désormais impossible.
Conclusion : la paix est un choix
L'histoire du conflit israélo-palestinien est une tragédie parce qu'elle est le résultat de choix humains, de décisions prises à des moments clés par des dirigeants qui auraient pu choisir autrement. Oslo en 1993 était une occasion. Elle a été gâchée par les deux camps. L'élection du Hamas en 2006 était le symptôme d'un désespoir qui aurait pu être anticipé et traité différemment.
L'Irlande du Nord nous dit que même les conflits qui semblent insolubles peuvent trouver une issue. Mais elle nous dit aussi que cette issue requiert des conditions précises : l'épuisement de la violence, des leaders courageux, une médiation internationale sérieuse, et, au fond, la décision que coexister vaut mieux que se détruire mutuellement.
Ces conditions ne sont pas réunies aujourd'hui à Gaza. La question est de savoir combien de temps, et combien de vies perdues, il faudra encore avant qu'elles le soient.
L'histoire ne donne pas de réponses. Elle pose les bonnes questions.
À propos de l'auteur
NELS W.
Fondateur de L'Échiquier Mondial. Ingénieur de formation, passionné de géopolitique et d'histoire des relations internationales, dédié à décrypter l'actualité mondiale à travers ses précédents historiques.
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