La Retraite de Laguna : 2 000 kilomètres de marche pour mourir du choléra

En avril 1865, une colonne d'environ 3 000 soldats brésiliens quitte Rio de Janeiro à pied et à cheval. Sa mission : traverser plus de deux mille kilomètres de territoire hostile pour aller reprendre la province de Mato Grosso, envahie par les troupes paraguayennes de Francisco Solano López au tout début de la guerre de la Triple-Alliance. Ce qui attend ces hommes n'est pas la bataille qu'ils imaginent. C'est une marche de près de deux ans, ponctuée moins par les combats que par la faim, les épidémies et l'épuisement.
Une invasion menée par des survivants
La colonne met huit mois pour atteindre Coxim, dans le Mato Grosso, en décembre 1865 — ils y trouvent la ville abandonnée. Un an plus tard, en septembre 1866, ils atteignent Miranda, plus affaiblis encore : les épidémies ont déjà emporté une grande partie de la cavalerie et des hommes. Ce n'est qu'en avril 1867, sous le commandement du colonel Carlos de Morais Camisão, qu'environ 1 800 survivants de l'expédition initiale franchissent enfin le fleuve Apa et pénètrent en territoire paraguayen — deux ans après leur départ de Rio.
L'armée paraguayenne applique une tactique de terre brûlée classique : elle pille et détruit tout sur le passage des Brésiliens, ne laissant aucune ressource à ceux qui viendraient après. Le 30 avril, la colonne atteint la ferme de Laguna. Sans bétail ni vivres sur place, la retraite devient inévitable dès les premiers jours de mai.
Le choléra, ennemi sans uniforme
La retraite débute le 8 mai 1867. Le 11, une embuscade paraguayenne près de Nhandipá inflige de lourdes pertes aux deux camps — les Paraguayens se retirent avec des centaines de blessés, mais emportent l'essentiel du bétail des Brésiliens. À partir de là, ce n'est plus une armée en guerre contre une autre armée. C'est une colonne d'hommes affamés, harcelée par la cavalerie paraguayenne, brûlée par des incendies de végétation qui asphyxient des dizaines de soldats, et frappée de plein fouet par une épidémie de choléra qui se propage dans les rangs.
L'ingénieur militaire Alfredo d'Escragnolle Taunay, qui participe à l'expédition, décrira plus tard le choléra comme un "ennemi invisible qui ne fait aucun quartier". Le colonel Camisão lui-même meurt de la maladie le 29 mai, en plein commandement — il sera imité en l'espace de deux jours par son propre remplaçant et par les deux guides de la colonne. Fait révélateur de l'horreur de l'épidémie : plusieurs témoignages de l'époque décrivent des soldats atteints de choléra abandonnés ou achevés par leurs propres compagnons, faute de tout moyen de les soigner ou de les transporter.
Le pire ennemi de cette colonne n'a jamais porté d'uniforme. Il s'appelait le choléra, et il a tué plus d'hommes que n'importe quelle bataille.
Le rôle oublié des peuples indigènes
Un détail de cet épisode reste largement absent des récits héroïques qui en ont été faits : ce sont les peuples indigènes Terena et Guaicuru-Kadiweus qui, pendant que la colonne brésilienne se retirait en déroute, ont assuré seuls la défense du territoire frontalier contre les incursions paraguayennes, grâce à une connaissance du terrain que ne possédait aucun officier venu de Rio de Janeiro.
La retraite prend fin le 11 juin 1867 à Porto do Canuto, sur les rives de l'Aquidauana. Sur environ 1 800 hommes entrés en territoire paraguayen deux mois plus tôt, seuls 700 en ressortent vivants — et sur les 3 000 partis de Rio de Janeiro deux ans auparavant, c'est un dixième à peine qui aura survécu à l'ensemble de l'expédition.
Une défaite racontée en France avant d'être racontée au Brésil
L'épisode est resté gravé dans la mémoire militaire brésilienne grâce au récit qu'en a tiré Taunay — mais dans un détail que peu connaissent aujourd'hui, ce récit a d'abord été publié en français, sous le titre "La retraite de Laguna", en 1871, trois ans avant sa traduction en portugais. Il faudra donc que le public français découvre cette tragédie avant même le public brésilien.
Ce que la Retraite de Laguna illustre, au fond, dépasse le seul cadre de la guerre du Paraguay : dans la quasi-totalité des conflits du XIXe siècle, la maladie a tué davantage de soldats que les balles et les canons réunis. Sur cette colonne en particulier, l'ennemi qui a le plus tué ne portait aucun uniforme.
À propos de l'auteur
NELS W.
Fondateur de L'Échiquier Mondial. Ingénieur de formation, passionné de géopolitique et d'histoire des relations internationales, dédié à décrypter l'actualité mondiale à travers ses précédents historiques.
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