Afrique : Wagner, la Russie et le nouveau partage du continent

Introduction : Berlin 1884, Moscou 2024, même logique, nouveaux acteurs
En novembre 1884, les grandes puissances européennes se réunissent à Berlin pour une conférence qui va marquer l'histoire du monde. Pendant trois mois, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Portugal, Belgique et dix autres nations européennes découpent méthodiquement le continent africain en zones d'influence, en colonies et en protectorats. Aucun représentant africain n'est invité. Le continent le plus riche en ressources naturelles de la planète est partagé comme un gâteau entre des puissances qui n'y ont jamais mis les pieds.
Ce 'partage de l'Afrique', la Scramble for Africa, a duré jusqu'à la Première Guerre mondiale et a laissé des cicatrices politiques, économiques et culturelles que le continent porte encore aujourd'hui : des frontières tracées à la règle sans tenir compte des ethnies, des langues ou des réalités géographiques ; des économies structurées pour exporter des matières premières brutes vers les métropoles ; des élites politiques formées à gouverner pour le compte de puissances extérieures plutôt que pour leurs propres peuples.
En 2026, un nouveau partage de l'Afrique est en cours. Les acteurs ont changé. Les méthodes se sont sophistiquées. Mais la logique fondamentale, l'extraction des ressources africaines au profit de puissances extérieures, avec la complicité de dirigeants locaux, reste remarquablement similaire. Et au centre de cette nouvelle scramble, on trouve la Russie, le groupe Wagner, et une stratégie d'influence qui a déstabilisé plusieurs pays africains en moins d'une décennie.
Wagner : une armée privée pour une stratégie d'État
Pour comprendre la présence russe en Afrique, il faut commencer par démystifier ce qu'est Wagner. Le groupe Wagner n'est pas, ou n'était pas, une simple société militaire privée au sens occidental du terme. C'est un instrument de politique étrangère russe, financé par l'État, dirigé par des officiers du renseignement militaire russe, et conçu précisément pour permettre à Moscou d'intervenir dans des conflits étrangers avec un déni de responsabilité plausible.
Fondé dans les années 2010, officiellement par Evgueni Prigojine, l'oligarque surnommé 'le cuisinier de Poutine' pour avoir fait fortune grâce aux contrats de restauration du Kremlin, Wagner a d'abord été déployé en Ukraine orientale dès 2014, puis en Syrie à partir de 2015. L'Afrique est devenue son terrain d'expansion principal à partir de 2017, avec des déploiements successifs en Libye, au Soudan, en Centrafrique, au Mali, au Burkina Faso, au Niger et plus récemment au Mozambique et en Éthiopie.
La mort de Prigojine en août 2023 dans un crash d'avion survenu deux mois après sa tentative de mutinerie contre le commandement militaire russe n'a pas mis fin aux opérations africaines de Wagner. Elles ont simplement été réorganisées sous un nouveau nom, Africa Corps, et placées plus directement sous le contrôle du ministère de la Défense russe. La façade de l'entreprise privée est tombée. La stratégie, elle, continue.
Le modèle économique : ressources contre sécurité
La stratégie de Wagner en Afrique repose sur un modèle économique remarquablement cohérent et parfaitement adapté aux faiblesses structurelles des États africains fragiles. Il tient en une équation simple : sécurité contre ressources.
Wagner arrive dans un pays confronté à une insurrection jihadiste, un coup d'État ou une guerre civile que les forces armées locales ne parviennent pas à maîtriser. Le groupe offre ses services aux dirigeants en place, ou à ceux qui viennent de prendre le pouvoir par les armes. En échange d'un déploiement de combattants et de conseillers militaires, il obtient des concessions minières, forestières ou pétrolières dans les zones qu'il sécurise.
En Centrafrique, où Wagner est déployé depuis 2018 et où ses combattants constituent aujourd'hui le principal pilier du régime du président Touadéra, le groupe a obtenu des droits d'exploitation sur plusieurs mines d'or et de diamants dans l'est du pays. Les revenus de ces mines, difficiles à quantifier précisément mais estimés à plusieurs centaines de millions de dollars annuels, financent directement les opérations du groupe.
Au Mali, où Wagner a remplacé les forces françaises de l'opération Barkhane après le coup d'État de 2021, le modèle est identique. Les nouvelles autorités militaires maliennes ont concédé des droits miniers en échange d'une présence militaire russe. Parallèlement, Wagner gère un réseau de médias et de désinformation qui diffuse une propagande anti-française et pro-russe à travers les réseaux sociaux, contribuant à retourner l'opinion publique malienne contre ses anciens partenaires occidentaux.
La stratégie de désinformation : l'autre arme de Moscou
Au-delà du déploiement militaire, la Russie mène en Afrique une guerre d'information d'une redoutable efficacité. Des réseaux de faux comptes sur les réseaux sociaux, des sites d'information financés par le Kremlin, des chaînes YouTube et des pages Facebook produisant du contenu en français, en arabe et en langues africaines locales, tout un écosystème médiatique parallèle a été construit pour diffuser les narratifs favorables à Moscou et hostiles à l'Occident.
Ces narratifs trouvent un écho puissant dans des populations qui ont de réels griefs historiques contre le colonialisme français et l'ingérence occidentale. La désinformation russe ne crée pas ces griefs, elle les exploite, les amplifie et les redirige contre les partenaires traditionnels de l'Afrique, ouvrant la voie à des alternatives présentées comme moins condescendantes et plus respectueuses de la souveraineté africaine.
L'Afrique n'est pas un échiquier. C'est un continent de un milliard quatre cents millions de personnes, dont la majorité a moins de vingt-cinq ans.
Les résultats sont visibles. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, des manifestations anti-françaises ont conduit au retrait des forces militaires françaises. Des drapeaux russes ont été brandis dans les rues de Bamako et de Ouagadougou. Les dirigeants militaires qui ont pris le pouvoir par la force se sont tournés vers Moscou comme partenaire de sécurité et de légitimation internationale.
Le parallèle avec 1884 : ressemblances et différences
La comparaison avec la Conférence de Berlin de 1884 n'est pas une hyperbole. Elle repose sur des similitudes structurelles profondes.
Comme les puissances européennes du XIXe siècle, la Russie de 2026 intervient en Afrique en présentant son action comme une aide désintéressée à des partenaires souverains. Comme en 1884, la réalité économique est l'extraction de ressources naturelles au profit de la puissance intervenante. Comme au temps du colonialisme, la présence militaire est conditionnée à des concessions économiques qui appauvrissent les États bénéficiaires sur le long terme.
Mais il existe des différences importantes. Contrairement aux puissances coloniales européennes du XIXe siècle, la Russie ne cherche pas à administrer directement des territoires africains. Elle préfère opérer à travers des régimes locaux qu'elle contrôle indirectement, évitant les coûts politiques et administratifs de la colonisation formelle. C'est un modèle néocolonial plus sophistiqué, qui maintient l'apparence de la souveraineté africaine tout en la vidant de sa substance.
De plus, la Russie n'est pas seule dans cette nouvelle scramble. La Chine, avec ses investissements massifs en infrastructures dans le cadre des Routes de la soie, les États-Unis avec leurs bases militaires et leurs programmes d'aide, la France avec ses opérations militaires historiques, la Turquie avec ses drones et ses accords de défense, tous se disputent l'influence sur un continent dont la population atteindra deux milliards de personnes en 2050 et dont les ressources en minerais critiques sont indispensables à la transition énergétique mondiale.
Les enjeux pour l'Afrique et pour le monde
La question centrale n'est pas de savoir si la Russie ou l'Occident 'gagne' en Afrique. C'est de savoir ce que les Africains eux-mêmes gagnent ou perdent dans cette nouvelle compétition pour leur continent.
Les évidences ne sont pas encourageantes. Dans chaque pays où Wagner s'est déployé, la situation sécuritaire s'est généralement dégradée plutôt qu'améliorée sur le long terme. Les violations des droits humains documentées par les enquêteurs de l'ONU dans les zones d'opération de Wagner, exécutions sommaires, pillages, violences contre les civils, reproduisent les pires pages du colonialisme que Wagner prétend avoir remplacé.
Pour le monde, les enjeux sont différents mais tout aussi significatifs. L'Afrique subsaharienne contient les plus grandes réserves mondiales de cobalt, de lithium, de coltan et de terres rares, les minerais indispensables aux batteries électriques, aux panneaux solaires et aux puces électroniques qui constituent la colonne vertébrale de la transition énergétique. Celui qui contrôle l'accès à ces ressources dans les prochaines décennies disposera d'un levier économique et géopolitique considérable.
C'est pourquoi l'Afrique n'est pas, contrairement à ce que l'on croit parfois en Occident, un terrain secondaire de la géopolitique mondiale. C'est peut-être le terrain le plus important de la compétition entre grandes puissances pour les cinquante prochaines années.
Conclusion : l'Afrique n'est pas un échiquier
Il y a dans la façon dont les grandes puissances parlent de l'Afrique une arrogance fondamentale qui reproduit celle des délégués réunis à Berlin en 1884. On parle de 'gagner' ou 'perdre' l'Afrique comme si le continent était un prix à décrocher, un espace vide à remplir, un terrain de jeu pour les ambitions des autres.
L'Afrique n'est pas un échiquier. C'est un continent de un milliard quatre cents millions de personnes, dont la majorité a moins de vingt-cinq ans, qui ont des aspirations légitimes à la démocratie, au développement et à la dignité. La vraie question de 2026 n'est pas de savoir si c'est Wagner ou l'Occident qui 'gagnera' l'Afrique.
C'est de savoir si les Africains eux-mêmes seront enfin les acteurs de leur propre destin, ou si le XXIe siècle sera, pour leur continent, une nouvelle version du XIXe. L'histoire, jusqu'ici, ne donne pas de raisons d'être optimiste. Mais elle offre au moins une certitude : les peuples colonisés finissent toujours par se libérer. La question est seulement de savoir combien de temps cela prend, et à quel prix.
À propos de l'auteur
NELS W.
Fondateur de L'Échiquier Mondial. Ingénieur de formation, passionné de géopolitique et d'histoire des relations internationales, dédié à décrypter l'actualité mondiale à travers ses précédents historiques.
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