Le franc CFA : la dernière monnaie de l'empire colonial

Le 26 décembre 1945, le gouvernement provisoire français crée le franc des Colonies Françaises d'Afrique — le franc CFA. Quatre-vingts ans plus tard, cette monnaie circule encore dans quatorze pays d'Afrique de l'Ouest et centrale. Quatre-vingts ans après la fin officielle de l'empire colonial français, son instrument monétaire fondateur fonctionne toujours, presque inchangé dans sa structure.
Cette permanence n'est pas un hasard de l'histoire. C'est le résultat d'une architecture institutionnelle délibérément conçue pour survivre aux indépendances politiques. Et elle explique, en grande partie, pourquoi deux des présidents africains les plus emblématiques de l'après-indépendance — Sylvanus Olympio au Togo et Thomas Sankara au Burkina Faso — ont fini assassinés après avoir tenté de s'en affranchir.
Pour comprendre ce qui se joue aujourd'hui dans le débat sur le franc CFA — un débat plus vif que jamais en 2026 — il faut comprendre son mécanisme, son histoire, et le précédent le plus instructif qu'offre l'histoire monétaire du XXe siècle : la zone sterling britannique.
Comment fonctionne le franc CFA
Le mécanisme du franc CFA repose sur quatre piliers qui n'ont pratiquement pas changé depuis 1945.
Premièrement, la parité fixe. Le franc CFA est arrimé à une monnaie européenne — d'abord le franc français, aujourd'hui l'euro — à un taux de change fixe, garanti par le Trésor français. Cela signifie que les pays utilisateurs ne peuvent pas dévaluer leur monnaie pour ajuster leur compétitivité économique sans l'accord de Paris.
Deuxièmement, la convertibilité illimitée. La France garantit que le franc CFA peut être converti en euros à tout moment, sans limite. Cette garantie a un prix : en échange, les pays membres doivent déposer une partie de leurs réserves de change dans un compte d'opérations au Trésor français.
Troisièmement, ce dépôt obligatoire. Historiquement fixé à 65% des réserves de change, puis réduit à 50% après les réformes de 2005, ce mécanisme signifie que la moitié des réserves en devises étrangères de quatorze pays africains est physiquement détenue à Paris.
Quatrièmement, la libre circulation des capitaux au sein de chaque zone — l'Union économique et monétaire ouest-africaine d'un côté, la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale de l'autre — mais aussi, historiquement, vers la France.
Ces quatre mécanismes combinés créent une situation unique dans le monde : quatorze États souverains, membres de l'ONU, qui ne contrôlent pas leur politique monétaire, dont une part substantielle des réserves est détenue par une ancienne puissance coloniale, et dont la monnaie est gérée par une institution où la France conserve historiquement un droit de regard.
La zone sterling : le précédent britannique
Pour mesurer ce qu'il advient des systèmes monétaires post-coloniaux sur le long terme, l'histoire offre un précédent particulièrement instructif : la zone sterling britannique.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'Empire britannique disposait d'un système monétaire similaire au franc CFA dans sa logique : les colonies et dominions britanniques maintenaient leurs réserves de change en livres sterling, déposées à Londres, et leurs monnaies locales — quand elles existaient — étaient arrimées à la livre. Ce système, appelé la zone sterling, regroupait à son apogée plus de quarante pays et territoires, de l'Inde à l'Australie, du Nigeria au Kenya.
Contrairement au franc CFA, la zone sterling n'a pas survécu à la décolonisation. Le processus de dissolution a commencé dès les années 1950 et s'est accéléré dans les décennies suivantes. L'Inde, indépendante en 1947, a commencé à diversifier ses réserves dès les années 1950. Le Nigeria a quitté la zone sterling en 1961, peu après son indépendance. L'Australie et la Nouvelle-Zélande ont progressivement développé des politiques monétaires autonomes au cours des années 1960 et 1970.
La dissolution complète de la zone sterling en tant que système formel est généralement datée de 1972, lorsque le Royaume-Uni, confronté à ses propres difficultés économiques et à son entrée dans la Communauté économique européenne, a mis fin aux accords préférentiels qui maintenaient le système.
Pourquoi la zone sterling s'est dissoute et le franc CFA non
En chiffres : la zone sterling s'est dissoute sans qu'aucun dirigeant n'ait eu à payer de sa vie la décision de sa monnaie nationale. Le franc CFA n'a pas connu cette clémence.
La comparaison entre les deux trajectoires révèle des différences structurelles cruciales qui expliquent pourquoi l'une a disparu et l'autre persiste.
La première différence est économique. Le Royaume-Uni de l'après-guerre était une puissance en déclin relatif, confrontée à des difficultés de balance des paiements récurrentes. Maintenir la zone sterling devenait, pour Londres elle-même, un fardeau plutôt qu'un avantage — les réserves détenues par les pays membres représentaient une dette potentielle que le Royaume-Uni avait de plus en plus de mal à honorer. La France, en revanche, a historiquement considéré le franc CFA comme un instrument net d'influence économique, géopolitique et — selon de nombreux économistes — de captation de ressources, dont les coûts de gestion sont largement compensés par les bénéfices stratégiques.
La deuxième différence est politique. Les grands pays de la zone sterling — Inde, Nigeria, Australie — disposaient d'une taille économique et démographique suffisante pour développer des politiques monétaires autonomes crédibles assez rapidement après l'indépendance. Les pays de la zone CFA sont, à l'exception notable de la Côte d'Ivoire et du Sénégal, des économies de taille modeste, pour lesquelles la création d'une monnaie commune alternative pose des défis de coordination considérables — quatorze pays devraient s'accorder simultanément sur un nouveau cadre monétaire.
La troisième différence, la plus controversée mais documentée par de nombreux historiens, est l'utilisation de la force. Comme le montre l'histoire de Sylvanus Olympio, assassiné en 1963 deux semaines avant le lancement d'une monnaie togolaise indépendante, ou de Modibo Keïta, premier président du Mali, renversé en 1968 après avoir quitté puis tenté de renégocier son retour dans la zone CFA selon des termes plus favorables, les tentatives de sortie du système ont historiquement coïncidé avec des changements de régime brutaux. Aucun équivalent documenté n'existe dans l'histoire de la dissolution de la zone sterling.
Les réformes de 2019 : changement de nom, même structure ?
En décembre 2019, le président français Emmanuel Macron et le président ivoirien Alassane Ouattara annoncent une réforme historique du franc CFA pour les huit pays de l'Union économique et monétaire ouest-africaine. La monnaie doit être rebaptisée « eco ». L'obligation de déposer 50% des réserves au Trésor français est supprimée. La France se retire des instances de gouvernance de la monnaie.
Cette réforme, présentée comme une rupture majeure, a fait l'objet d'analyses contrastées. Ses défenseurs y voient une avancée réelle vers la souveraineté monétaire. Ses critiques — nombreux parmi les économistes africains — soulignent que la parité fixe avec l'euro est maintenue, que la garantie de convertibilité française persiste, et que les pays de la zone CEMAC en Afrique centrale n'ont même pas adopté cette réforme partielle.
En 2026, le projet « eco » n'a toujours pas été mis en œuvre dans sa forme initialement annoncée. Les huit pays de l'UEMOA continuent d'utiliser le franc CFA sous son nom historique. La réforme de 2019 illustre une dynamique récurrente dans l'histoire du système : des annonces de changement qui, dans leur mise en œuvre, préservent l'essentiel de l'architecture existante.
2026 : un débat plus vif que jamais
Le contexte de 2026 donne au débat sur le franc CFA une intensité inédite. Le retrait des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la montée de gouvernements militaires ouvertement hostiles à l'influence française, et la médiatisation — y compris sur les réseaux sociaux — de l'histoire de dirigeants comme Sylvanus Olympio, Thomas Sankara et Modibo Keïta ont placé la question monétaire au centre du débat public dans de nombreux pays de la zone.
Plusieurs gouvernements de la région ont évoqué publiquement la possibilité de créer une monnaie alternative, sur le modèle de l'initiative « eco » portée plus largement par la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest — un projet qui inclurait non seulement les pays de la zone CFA mais aussi des pays anglophones comme le Nigeria et le Ghana, dont les monnaies nationales existent déjà.
L'obstacle principal reste celui identifié plus haut : la coordination. Une monnaie ouest-africaine commune nécessiterait une convergence des politiques économiques de pays aux situations très différentes — le Nigeria, économie pétrolière de plus de deux cents millions d'habitants, et le Niger, pays sahélien parmi les plus pauvres du monde, n'ont historiquement jamais eu de politiques monétaires comparables.
Conclusion : la zone sterling comme horizon possible
L'histoire de la zone sterling britannique offre, malgré toutes ses différences avec la situation actuelle, un message d'espoir prudent pour les défenseurs de la souveraineté monétaire africaine : les systèmes monétaires post-coloniaux, même les plus institutionnellement enracinés, ne sont pas éternels. Ils se dissolvent lorsque les coûts de leur maintien dépassent, pour la puissance qui les gère, les bénéfices qu'ils procurent — ou lorsque les pays membres développent une masse critique économique et politique suffisante pour en sortir collectivement.
La différence essentielle, quatre-vingts ans après la création du franc CFA, est de savoir qui portera le coût du changement, et qui en portera le bénéfice. La zone sterling s'est dissoute sans qu'aucun dirigeant africain, asiatique ou océanien n'ait eu à payer de sa vie la décision de sa monnaie nationale. L'histoire du franc CFA, de 1963 à aujourd'hui, n'a pas connu cette même clémence.
C'est peut-être la question la plus importante que pose, en 2026, l'avenir du franc CFA : la transition vers la souveraineté monétaire africaine pourra-t-elle enfin se faire sans répéter les tragédies de 1963 et 1987 ?. La suite dépendra moins des discours que des actes vérifiables sur le terrain.
À propos de l'auteur
NELS W.
Fondateur de L'Échiquier Mondial. Ingénieur de formation, passionné de géopolitique et d'histoire des relations internationales, dédié à décrypter l'actualité mondiale à travers ses précédents historiques.
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