À Manille, l'Asie du Sud-Est tente l'impossible : rester neutre entre Washington, Pékin et Moscou

Dans la même salle du Centre international des congrès de Pasay, à Manille, se sont retrouvés ce 20 juillet 2026 le secrétaire d'État américain Marco Rubio, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi, et son homologue russe Sergueï Lavrov. Un an après le début de la guerre en Iran, un mois après la fragile trêve libanaise, ce sommet de l'ASEAN illustre à lui seul l'exercice d'équilibrisme que doit tenir l'Asie du Sud-Est face à un monde qui se polarise chaque jour davantage.
Un traité de cinquante ans mis à l'épreuve
L'occasion était pourtant censée être solennelle : la réunion marque le 50e anniversaire du Traité d'amitié et de coopération en Asie du Sud-Est, texte fondateur qui scelle depuis 1976 l'engagement des pays membres à résoudre leurs différends sans recourir à la force. Un symbolisme fort, alors que les ministres devaient également se pencher sur la crise birmane et les tensions persistantes en mer de Chine méridionale — deux dossiers sur lesquels l'unité de façade de l'ASEAN peine depuis des années à se traduire en actes.
Mais c'est bien la guerre au Moyen-Orient qui a dominé les discussions dès la première session, réservée aux dix ministres de la région. Dans un projet de déclaration consulté par l'Associated Press, les ministres soulignent l'importance de préserver la paix et la stabilité régionales, appellent au respect du droit international, et réclament rien de moins qu'une cessation complète et immédiate des hostilités sur tous les fronts au Moyen-Orient.
680 millions d'habitants sous perfusion pétrolière
680 millions d'habitants, dépendants du pétrole du Golfe, assis à la même table que les trois puissances qui se disputent le monde. L'ASEAN n'a pas le luxe de choisir un camp.
Le motif de cette urgence est avant tout économique. L'Asie du Sud-Est, région de plus de 680 millions d'habitants, dépend lourdement du pétrole et du gaz du Moyen-Orient pour faire tourner ses économies en pleine croissance. La fermeture prolongée du détroit d'Ormuz, par lequel transitait environ un cinquième des flux pétroliers mondiaux avant la guerre, a déjà frappé de plein fouet le commerce régional, les marchés de l'énergie, la sécurité alimentaire et les chaînes d'approvisionnement — les mêmes mots reviennent d'ailleurs presque à l'identique dans le projet de déclaration des ministres.
Le fait que ce cri d'alarme collectif soit lancé dans la même enceinte où siègent côte à côte les représentants de Washington, Pékin et Moscou n'est pas un hasard de calendrier. C'est précisément la position que l'ASEAN a toujours cultivée depuis sa création : celle d'un forum où les grandes puissances peuvent se parler, ou du moins se croiser, sans que l'organisation elle-même n'ait à choisir de camp.
Une neutralité de plus en plus coûteuse à tenir
Cet exercice d'équilibrisme devient toutefois de plus en plus périlleux à mesure que les lignes de fracture mondiales se durcissent. La diplomate ukrainienne Andrii Sybiha a d'ailleurs été invitée à une cérémonie commémorative annexe, vendredi, mais soigneusement tenue à l'écart des sessions où siègent Lavrov et Rubio — un symbole discret, mais révélateur, des précautions que l'organisation doit désormais prendre pour éviter que sa neutralité ne se transforme en simple gêne diplomatique.
Sur l'échiquier mondial, l'ASEAN n'a ni les moyens militaires des grandes puissances qu'elle accueille, ni le luxe de s'en désintéresser : chaque semaine supplémentaire de fermeture du détroit d'Ormuz se répercute directement sur les usines, les ports et les foyers de la région. Reste à savoir combien de temps une diplomatie de la neutralité peut tenir, quand l'économie, elle, ne connaît déjà plus aucune frontière.
À propos de l'auteur
NELS W.
Fondateur de L'Échiquier Mondial. Ingénieur de formation, passionné de géopolitique et d'histoire des relations internationales, dédié à décrypter l'actualité mondiale à travers ses précédents historiques.
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