Le Coran du guerrier : la Guinée réclame à la France les reliques de Samory Touré

Dans les réserves climatisées du Musée de l'Armée, aux Invalides, à Paris, une couverture de cuir protège un manuscrit religieux annoté de commentaires coraniques. À côté, une tunique de guerre élimée par le temps, un chasse-mouches, quelques effets personnels. Ces objets appartenaient à l'Almamy Samory Touré, fondateur de l'empire du Wassoulou et plus grande figure de la résistance ouest-africaine face à la conquête coloniale française. Le 20 juillet 2026, la Guinée a officiellement demandé leur restitution.
Un guerrier capturé, un empire dépecé
Pour comprendre la portée de cette demande, il faut revenir à la fin du XIXe siècle. Samory Touré a bâti, à partir des années 1860, un vaste empire s'étendant sur l'actuelle Guinée, le Mali et la Côte d'Ivoire, en résistant militairement à l'avancée coloniale française pendant près de deux décennies — l'une des campagnes de résistance les plus longues et les plus sophistiquées jamais opposées à une puissance européenne sur le continent. Stratège redouté, il a réorganisé son armée à plusieurs reprises pour s'adapter aux tactiques françaises, déplaçant même la capitale de son empire pour échapper à l'encerclement.
Sa capture survient en 1898, dans la forêt de Guélémou, où il est surpris par les troupes du capitaine Gouraud. Selon les archives militaires, les objets aujourd'hui réclamés par Conakry — dont son Coran personnel — auraient été conservés par le capitaine Tamburini avant d'intégrer les collections du Musée de l'Armée. Samory Touré est exilé au Gabon, où il meurt en 1900, loin de la terre qu'il a défendue jusqu'à son dernier combat. Son empire est alors dépecé et intégré à l'Afrique-Occidentale française.
Ce que Conakry réclame précisément
La demande guinéenne, portée par le ministre de la Culture, du Tourisme et de l'Artisanat Moussa Moïse Sylla, ne se limite pas au Coran de Samory Touré. Elle inclut également des commentaires coraniques attribués à Kémoko Bilali Kourouma, l'un de ses chefs militaires, saisis en 1893 et aujourd'hui conservés dans une médiathèque de Charente-Maritime, ainsi que des pièces liées à Alpha Yaya Diallo, ancien roi de Labé et figure de la résistance dans le Fouta-Djalon, mort en exil en Mauritanie en 1912.
Une délégation guinéenne s'est rendue à Paris à la mi-juin pour examiner ces pièces sur place, notamment au Musée de l'Armée. Le général de corps d'armée Yann Gravêthe, directeur de l'établissement, a lui-même retracé devant les représentants guinéens le parcours historique du manuscrit. "Ce qui importe, c'est que ces objets puissent rentrer chez eux", a déclaré le ministre Sylla à l'issue de cette visite, soulignant que ces reliques constituent "la preuve de la grandeur de ce chef de guerre".
Une loi française qui change la donne
Cette démarche intervient dans un contexte juridique inédit. La France a adopté en mai 2026 une loi-cadre destinée à faciliter la restitution de biens culturels ayant fait l'objet d'une appropriation illicite durant la période coloniale. Jusqu'alors, chaque restitution nécessitait le vote d'une loi spécifique au cas par cas — un processus lourd qui avait limité les restitutions effectives à une poignée de dossiers emblématiques, comme le sabre d'El Hadj Omar Tall rendu au Sénégal en 2019 ou les vingt-six œuvres royales restituées au Bénin la même année.
Le nouveau dispositif permet désormais de traiter les demandes présentées par des États étrangers sans loi particulière pour chaque objet, tout en prévoyant le développement d'une coopération culturelle, scientifique et muséographique entre la France et les pays bénéficiaires. C'est ce cadre assoupli qui a permis à la Guinée de déposer sa demande sans attendre un vote parlementaire dédié — une première pour Conakry, qui n'avait jamais formulé de demande officielle de restitution depuis son indépendance en 1958.
Ce qui importe, c'est que ces objets puissent rentrer chez eux. C'est la preuve de la grandeur de ce chef de guerre.
Une vague continentale de revendications
La démarche guinéenne ne survient pas isolément. Le Sénégal réclame de son côté la restitution du trésor de Ségou : la prise coloniale de cette capitale aurait entraîné la saisie de 143 manuscrits, en plus d'armes et d'objets royaux, selon les travaux d'historiens spécialisés sur la période. L'Algérie, elle, demande le retour des effets personnels de l'émir Abd El Kader, autre grande figure de la résistance à la colonisation française, cette fois au Maghreb. Plus surprenant encore, une requête mexicaine porte sur deux manuscrits aztèques conservés en France — signe que le mouvement de restitution dépasse désormais largement le seul cadre franco-africain.
Un texte de loi facilitant le traitement de l'ensemble de ces demandes serait actuellement en discussion au Sénat français, ce qui laisse penser que la France s'oriente, prudemment mais durablement, vers une politique patrimoniale plus systématique face à d'anciens territoires colonisés qui réclament chacun leur part de mémoire confisquée.
Le défi que Conakry n'a pas encore résolu
Reste un obstacle de taille, que les autorités guinéennes reconnaissent elles-mêmes : la restitution ne s'achève pas à la remise d'une caisse. Selon des informations rapportées par Le Monde, la Guinée ne dispose pas encore d'infrastructures répondant aux normes internationales de température et d'humidité nécessaires pour accueillir des manuscrits anciens et fragiles. Le Musée national de Guinée, à Conakry, est en rénovation depuis 2022, et son achèvement reste incertain.
Pour contourner cette difficulté, le ministère de la Culture guinéen prévoit de destiner le Coran de Samory Touré et les autres pièces comparables à un futur "Musée du livre et des alphabets", projet rattaché au programme "Conakry, ville créative de l'UNESCO en littérature" et déclaré d'utilité publique par décret présidentiel le 26 avril 2026. Un nombre important de pièces guinéennes resteraient par ailleurs encore dispersées et non répertoriées dans des collections étrangères, ce qui impliquerait, selon le ministre Sylla, un important travail de recherche avant toute restitution effective à grande échelle.
Une diplomatie de la mémoire plutôt qu'un rapport de force
Fait notable dans le ton employé par Conakry : le ministre guinéen a pris soin de privilégier ce qu'il a lui-même appelé "une diplomatie culturelle, dans le respect mutuel", plutôt qu'un rapport de force frontal. Ce choix tranche avec la rhétorique plus offensive employée par d'autres capitales ouest-africaines ces derniers mois dans leurs relations avec Paris — un rappel que la bataille des restitutions, sur l'échiquier mondial, ne se joue pas nécessairement sur le même registre que les ruptures diplomatiques ou les tensions militaires.
Il n'en reste pas moins que la portée symbolique de cette demande est immense. Rendre à la Guinée le Coran, la tunique et le chasse-mouches de Samory Touré, c'est reconnaître, plus d'un siècle après sa mort en exil, que le grand résistant n'a jamais cessé d'appartenir à la terre qu'il a défendue les armes à la main. Reste à savoir combien de temps Paris mettra à transformer sa nouvelle loi-cadre en gestes concrets, pendant qu'à Conakry, un musée encore à construire attend de pouvoir enfin l'accueillir.
À propos de l'auteur
NELS W.
Fondateur de L'Échiquier Mondial. Ingénieur de formation, passionné de géopolitique et d'histoire des relations internationales, dédié à décrypter l'actualité mondiale à travers ses précédents historiques.
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