Les tarifs Trump de 2026 : le retour de Smoot-Hawley ?

Introduction : quand Washington répète ses erreurs
Il existe, dans l'histoire économique américaine, une date que les économistes citent comme un avertissement : juin 1930. Ce mois-là, le président Herbert Hoover appose sa signature sur le Smoot-Hawley Tariff Act, relevant les droits de douane sur plus de vingt mille produits importés à des niveaux records. L'objectif affiché était de protéger l'agriculture et l'industrie américaines dans un contexte de Grande Dépression naissante. Le résultat fut une contraction brutale du commerce mondial, des représailles en cascade de la part des partenaires commerciaux des États-Unis, et une crise économique non pas atténuée mais considérablement aggravée.
Près d'un siècle plus tard, en 2026, Washington impose de nouveaux tarifs massifs sur les importations chinoises, européennes et canadiennes. Les justifications ont changé — souveraineté industrielle, sécurité nationale, rééquilibrage commercial — mais la mécanique est identique. Et les réactions aussi : Pékin répond immédiatement, Bruxelles s'organise, Ottawa proteste. Le spectre de Smoot-Hawley rôde à nouveau dans les couloirs des chancelleries mondiales.
1930 : comment une mauvaise loi a aggravé la Grande Dépression
Pour mesurer le risque que représentent les tarifs de 2026, il faut comprendre avec précision ce qui s'est passé en 1930. Le contexte est celui d'une Amérique déjà fragilisée par le krach boursier d'octobre 1929. Les agriculteurs américains, endettés et confrontés à des prix en chute libre, réclament une protection contre les importations étrangères. Les industriels, eux aussi sous pression, rejoignent le lobby protectionniste.
Le sénateur Reed Smoot et le représentant Willis Hawley portent le projet de loi avec conviction. Plus de mille économistes américains signent une lettre ouverte à Hoover pour lui demander de ne pas signer la loi. Hoover hésite, puis capitule sous la pression politique. La loi est promulguée.
Les représailles sont immédiates. Le Canada, premier partenaire commercial des États-Unis, instaure des contre-tarifs sur les produits américains. La Grande-Bretagne abandonne son libre-échange séculaire et se replie sur son Empire. La France, l'Allemagne, l'Italie suivent. Entre 1929 et 1932, le commerce mondial s'effondre de soixante-six pour cent. Les exportations américaines, censées être protégées par la loi, s'effondrent elles aussi — les marchés étrangers se ferment en réponse.
L'économiste Charles Kindleberger a montré que Smoot-Hawley n'est pas la cause unique de la Grande Dépression, mais un accélérateur décisif. La loi a transformé une récession grave en catastrophe économique mondiale. Elle a également contribué à déstabiliser les démocraties européennes et à créer les conditions politiques qui ont permis la montée du fascisme en Allemagne et en Italie. Le coût réel de Smoot-Hawley ne se mesure pas seulement en points de PIB — il se mesure aussi en vies humaines.
2026 : une répétition avec de nouveaux acteurs
Les tarifs de 2026 s'inscrivent dans une logique différente de celle de 1930, mais avec des mécanismes identiques. L'administration américaine justifie ces mesures par trois arguments principaux : protéger les industries stratégiques américaines face à la concurrence chinoise jugée déloyale, réduire la dépendance des États-Unis aux chaînes d'approvisionnement étrangères dans des secteurs critiques comme les semi-conducteurs et les batteries électriques, et corriger des déficits commerciaux persistants avec plusieurs partenaires.
Ces arguments ne sont pas sans fondement. La Chine subventionne massivement ses industries exportatrices. La dépendance américaine aux composants électroniques asiatiques est réelle et constitue une vulnérabilité stratégique documentée. Les déficits commerciaux américains ont atteint des niveaux historiques.
Mais le remède choisi — des tarifs massifs et généralisés — répète les erreurs de 1930 pour plusieurs raisons. Premièrement, les représailles sont inévitables et symétriques. Pékin a déjà annoncé des contre-mesures ciblant précisément les secteurs américains les plus vulnérables : l'agriculture du Midwest, les industries aérospatiale et automobile. Les États américains dont les économies dépendent des exportations agricoles — Iowa, Kansas, Nebraska — sont les premières victimes d'une guerre commerciale que leurs représentants ont souvent soutenue.
Deuxièmement, les tarifs n'éliminent pas la compétition — ils la déplacent. Les entreprises chinoises contournent les tarifs américains en délocalisant leur production finale au Vietnam, en Thaïlande, au Mexique. Le résultat net est que les consommateurs américains paient plus cher, les entreprises américaines perdent en compétitivité internationale, et la Chine adapte simplement ses chaînes logistiques.
L'histoire ne se répète pas. Elle rime.
L'interdépendance : ce que 1930 ne pouvait pas anticiper
Il existe cependant une différence fondamentale entre 1930 et 2026 qui rend la situation actuelle potentiellement encore plus dangereuse. En 1930, les économies américaine et mondiale étaient relativement simples. Une voiture américaine était fabriquée avec des pièces américaines, dans des usines américaines, par des ouvriers américains. Un tarif sur l'acier protégeait effectivement l'aciérie de Pittsburgh sans affecter directement la chaîne de production automobile.
En 2026, cette logique est obsolète. Une voiture américaine — y compris celles des marques les plus patriotiques — contient des composants produits dans trente pays différents. Les puces électroniques viennent de Taïwan, les batteries de Corée du Sud ou de Chine, les capteurs d'Allemagne, les textiles intérieurs du Bangladesh. Un tarif punitif sur les semi-conducteurs taïwanais ne protège pas l'industrie américaine : il augmente ses coûts de production et la rend moins compétitive sur les marchés mondiaux.
Cette interdépendance structurelle signifie que les guerres commerciales de 2026 ne se résument pas à des chiffres de douane. Elles affectent des chaînes d'approvisionnement entières, des milliers d'entreprises, des millions d'emplois — souvent dans les pays qui imposent les tarifs autant que dans ceux qui les subissent.
Le populisme économique : la vraie leçon de Smoot-Hawley
Il existe une autre leçon de 1930 que peu d'analystes mentionnent, mais qui est peut-être la plus importante pour comprendre 2026. La loi Smoot-Hawley a été adoptée non pas malgré l'opposition des économistes, mais contre leur avis unanime. Elle a triomphé parce qu'elle répondait à une demande politique puissante dans une population apeurée par la crise économique.
En 2026, ce contexte est de retour. Les inégalités économiques aux États-Unis ont atteint des niveaux records. Les classes moyennes et ouvrières, qui ont vu leurs revenus stagner pendant des décennies, sont réceptives aux discours qui désignent la concurrence étrangère comme responsable de leurs difficultés. Le protectionnisme est populaire précisément parce qu'il offre une explication simple à des problèmes complexes, et une action visible en réponse.
C'est précisément pourquoi l'histoire de Smoot-Hawley mérite d'être racontée, et racontée avec précision. Non pas pour prédire mécaniquement que les tarifs de 2026 provoqueront une nouvelle Grande Dépression — le contexte est trop différent pour une telle certitude. Mais pour rappeler que les politiques économiques qui semblent populaires à court terme peuvent générer des coûts considérables à moyen et long terme, coûts qui sont rarement supportés par ceux qui les ont approuvées.
Conclusion : le prix réel du protectionnisme
L'histoire économique des quatre-vingt-dix dernières années est formelle sur un point : les guerres commerciales n'ont pas de gagnants à long terme. Elles ont des perdants à court terme — les consommateurs qui paient plus cher, les entreprises qui perdent des marchés — et des perdants à long terme — les économies qui s'adaptent moins vite, innovent moins, et finissent par perdre en compétitivité globale.
En 1930, Hoover et le Congrès américain pensaient protéger l'Amérique. Ils ont contribué à l'affaiblir durablement et à déstabiliser le monde. En 2026, les motivations sont différentes et les outils plus sophistiqués. Mais la mécanique fondamentale — la tentation de se protéger en se fermant — reste la même.
La vraie question n'est pas de savoir si les tarifs de 2026 sont une erreur économique. La plupart des économistes pensent que oui. La vraie question est de savoir si les systèmes politiques démocratiques sont capables de résister à la pression du populisme économique assez longtemps pour laisser des politiques plus nuancées — investissement dans l'éducation, la recherche, les infrastructures, la reconversion industrielle — produire leurs effets. C'est cette question-là, et non le niveau des droits de douane, qui déterminera la trajectoire économique des États-Unis dans les prochaines décennies.
À propos de l'auteur
Elena Caron
Économiste et essayiste. Auteure de plusieurs ouvrages sur l'histoire des politiques commerciales américaines.

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